Dans le cadre du programme de conférences de la 18e édition du Festival international de la bande dessinée d’Alger (FIBDA), le mangaka japonais Natsume Yoshinori a partagé, dimanche 4 octobre, les grandes étapes d’un parcours qui l’a conduit du manga au jeu vidéo, du Japon aux États-Unis, et des pages de papier aux univers numériques. Né à Hiroshima en 1975, Natsume Yoshinori débute sa carrière professionnelle en 1994. Parmi ses principales œuvres figurent « Togari », « Kurozakuro », « Batman: Death Mask », « White Tiger » et « B-Trash ». Plusieurs de ses mangas, notamment « Togari » et « Kurozakuro », ont été traduits et publiés aux États-Unis ainsi que dans plusieurs pays d’Asie et d’Europe. Au fil des années, il a également participé à de grands rendez-vous internationaux, du New York Comic Con au San Diego Comic-Con, en passant par le Naka-Kon aux États-Unis et le Festival de la bande dessinée d’Épernay, en France. Dessinateur et scénariste, il s’est également aventuré dans l’univers du jeu vidéo, notamment chez Konami, où il a participé à des travaux liés à « Metal Gear Solid ». Un parcours à trois dimensions, en quelque sorte, entre manga, comics américains et jeu vidéo.
Interrogé sur sa conception du manga et sur la question de savoir s’il le considère comme un art, le mangaka a estimé qu’en tant que mangaka et artiste, pour lui, « c’est simplement un manga. Bien sûr, pour les autres, cela peut être considéré comme de l’art. Mais pour moi, c’est tout simplement un manga. Ce n’est pas quelque chose de sophistiqué ». Pas question non plus pour lui de se présenter comme un spécialiste udu manga. « Je n’ai pas étudié le manga en tant qu’expert, mais j’ai un bon rapport avec cet univers. Depuis que je suis enfant, j’ai appris à apprécier le manga. J’aimerais donc simplement vous expliquer comment le manga a émergé au Japon et comment cet univers s’est transformé », a-t-il soutenu.
Une enfance façonnée par les mangas
Son histoire personnelle est d’ailleurs intimement liée à cette évolution. Né au milieu des années 1970, il appartient à une génération qui a grandi avec l’explosion simultanée du manga, de l’animation japonaise et du jeu vidéo. « À cette époque, des mangas extrêmement populaires auprès du grand public, comme ‘Doraemon’, existaient déjà et les animés étaient diffusés à la télévision. Le manga faisait donc partie du quotidien des enfants ». Pour lui, cette familiarité avec les mangas a aussi été une manière de s’évader durant une enfance marquée par des problèmes d’asthme et de fréquents séjours à l’hôpital. « Je devais souvent recevoir des perfusions pendant de longues heures à l’hôpital. Je me souviens que mes parents m’achetaient des mangas dans les grandes librairies », a-t-il raconté. C’est aussi à cette période que « Dragon Ball » fait ses premiers pas dans les pages de « Weekly Shonen Jump », publication que le jeune Yoshinori attendait avec impatience chaque semaine.
Dans le même temps, les consoles de jeux vidéo domestiques commencent à envahir les foyers japonais. Mario et autres héros pixelisés viennent ainsi rejoindre les personnages de papier dans l’imaginaire d’une génération. « Je pense que j’appartiens à une génération qui a grandi avec le développement de la culture du manga et du jeu vidéo. J’ai toujours aimé les mangas et je les dessinais constamment quand j’étais enfant », a estimé l’intervenant. À Hiroshima, cependant, le rêve de devenir mangaka semblait encore bien lointain : « Je vivais à Hiroshima, qui est assez loin de Tokyo. Pour moi, un mangaka était une personne aussi inaccessible qu’une star de cinéma ». Parmi ses modèles figurent notamment Akira Toriyama, le créateur de « Dragon Ball », et Yudetamago, le duo à l’origine de « Kinnikuman ».
Déterminé à se rapprocher de cet univers, Natsume Yoshinori choisit une université située près de Tokyo. Il commence alors à travailler comme assistant auprès du mangaka Ryōji Minagawa, une expérience qui lui permet de découvrir de l’intérieur les coulisses de la création d’un manga. « C’est à cette époque que la PlayStation est sortie. Entre deux tâches, nous jouions parfois ensemble », se souvient-il.
Son parcours prend ensuite un virage inattendu lorsqu’il rejoint Konami, l’un des grands noms de l’industrie japonaise du jeu vidéo. Il participe alors à des travaux liés à « Metal Gear Solid », une aventure professionnelle qui lui permet de découvrir un autre langage créatif et de mesurer l’importance croissante du numérique.
L’envol de « Togari » et le cap international
En 2000, il quitte finalement l’entreprise pour revenir pleinement au manga et commence la publication de « Togari » dans « Weekly Shonen Sunday ». L’œuvre raconte l’histoire d’un criminel qui se voit offrir une seconde chance : il dispose de 108 jours pour tenter de trouver la rédemption grâce à une mystérieuse épée magique. La publication de « Togari » marque aussi une nouvelle étape dans son ouverture vers l’étranger. En 2003, il est invité en France à un festival organisé par l’éditeur Delcourt. « C’était la première fois que je participais à un événement consacré aux mangas à l’étranger », précise-t-il. Ce qui lui permet de mesurer concrètement l’essor international du manga japonais. L’internationalisation du manga accompagne une transformation profonde du marché japonais lui-même. Le destin d’une série peut parfois dépendre de décisions éditoriales très pragmatiques. « Les mangas japonais suivent toujours les décisions de l’éditeur. La fin d’une série peut dépendre simplement de la décision du rédacteur ou de la maison d’édition », a-t-il fait savoir.
Après « Togari » et « Kurozakuro », Natsume Yoshinori se retrouve également à travailler sur un personnage qui dépasse largement les frontières japonaises : Batman. Il signe pour DC Comics « Batman: Death Mask », une œuvre qui lui ouvre les portes du monde des comics américains. Une collaboration qui lui permet également de commencer à utiliser les outils numériques pour transmettre ses planches du Japon vers les États-Unis, à une époque où ces échanges deviennent progressivement plus simples et plus rapides.
De Hiroshima à Tokyo, des planches de manga aux consoles de Konami, puis jusqu’aux comics américains et aux conventions internationales, Natsume Yoshinori aura finalement traversé plusieurs mondes sans vraiment quitter le même univers : celui de l’imagination.